Exchorésis - Revue Africaine Philosophie

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Critique (livres reçus)
mardi 15 octobre 2002

MANIRAGABA BALIBUTSA, Le potentiel ontologique des langues bantu face à l’ontologie classique, Monographies philologiques et philosophiques africaines, I, CICIBA, Libreville 2000

Les monographies philologiques et philosophiques africaines ! Voilà un programme bien ambitieux et passionnant. Ce premier volume annonce déjà la couleur : une autre ontologie ou un autre type de discours sur l’être et l’étant veut se positionner face à l’ontologie classique en légitimant la pluralité et la relativité des ontologies tout en proclamant le terrain de la sémantique comme étant le seul lieu du dialogue interculturel ; là où l’ontologie, basée sur les seules possibilités néotiques offertes par les langues indo-européennes, régnait presque en maîtresse absolue.

Ce nouveau type de discours ontologique en tant que simple pensée de la pensée et un simple effort de restauration critique de l’analyse du monde véhiculée par les centaines de langues africaines dans leur originalité structurelle et leur richesse lexicale se veut une ontologie purement rationnelle par opposition à l’onto-théologie classique occidentale.

Le lecteur est invité à méditer sur chacun des multiples énoncés téméraires et novateurs qui se trouvent dans ce premier volume introductif et exploratoire qui n’est pas un simple bilan conceptuel mais est prégnant de multiples développements théoriques et dont les thèmes majeurs seront explicités au fur et à mesure de l’avancement de l’ensemble des recherches prévues.

En voulant dépasser aussi bien les théories tempelsiennes sur l’ontologie bantu que l’hypercriticisme stérile des courants anti-ethnophilosophiques qui, tous les deux, handicapent l’émergence d’une véritable pensée philosophique bantu, ce nouveau projet ontologique se place sur le terrain de la philologie, de la sémantique et de la structure linguistique comme le seul terrain sur lequel une analyse objective et rigoureuse de la pensée multiséculaire des peuples sans écriture est possible.

Editeur CICIBA

Luc NGOWET, Petites misères et grand silence, Culture et élite au Gabon, Raponda Walker, 2001

Utopie sociale ou réforme ?
Ce livre est le premier « essai » d’un jeune qui, dans notre « condition postmoderne », décrite par Lyotard, a encore le courage de se présenter comme un utopiste, c’est-à-dire quelqu’un qui veut refaire le monde, qui pense à un monde possible, meilleur, contrastant avec l’actuel ou le réel (p.40). C’est ce qu’il appelle « en guise de conclusion : ouvrir la porte ». Pourtant, en le fréquentant, du moins à travers ce livre, on ne peut pas dire qu’il appartient à la tradition révolutionnaire. Il s’agit plutôt d’un réformiste, c’est-à-dire de quelqu’un qui fait le même constat que l’utopiste révolutionnaire certes, mais qui s’en distingue par la façon dont il entend résoudre les problèmes sociaux (p. 62 ; 83). Comme l’ont montré Popper ou Jonas, le réformiste imagine des solutions de portée limitée, c’est-à-dire qui peuvent seulement réduire le mal social, au lieu de prétendre, comme l’utopiste, le faire disparaître complètement. Ainsi suggère-t-il des solutions, souvent de bon sens, pour l’Université (p. 78), pour ce qui est de la culture du livre (p. 111) ou encore de la culture en général (p. 98 ; 109-110). C’est pourquoi il pourra, suivant la typologie de Winock, être finalement considéré comme un « intellectuel spécifique », qui se met ici à critiquer notre société, sous le rapport spécifique, mais combien fondamental, de la culture. Et il se fonde surtout sur le culturalisme américain pour souligner ce caractère fondamental, l’effet d’entraînement que la culture peut avoir jusque dans la sphère proprement économique. Weber, on le sait, a réussi à montrer que la réussite économique exemplaire du monde anglo-saxon est largement tributaire de l’éthique protestante ; alors que Fukuyama, dans un accent plus historiciste qu’ethnocentriste, ne voit pas comment l’on peut connaître quelque développement économique que ce soit sans une certaine occidentalisation des valeurs.

Le miroir d’une société paradoxale
Le livre lui-même peut être présenté d’abord comme un miroir, c’est-à-dire un objet dans lequel notre société est appelée à se regarder. Un miroir est un objet critique, doué d’un pouvoir réflexif, c’est-à-dire conçu d’abord pour dénoncer sur ce qui ne va pas sur soi-même. En effet, le livre décrit ce qui ne va pas dans une société paradoxale : pratiquement rien n’y marche ; alors que Dieu ou la nature ont tout fait pour que tout ou presque marche. Paradoxe d’un pays riche qui s’appauvrit néanmoins sous presque tous les rapports, et d’abord sous celui de la culture.

Que ce miroir ait été placé par un fils de ce pays est plus qu’heureux : voilà qui peut difficilement entretenir notre trop bonne conscience de nous-mêmes, abondamment nourrie par notre « culture de la sorcellerie » qui consiste en particulier à imputer à l’autre, en l’espèce à l’Occident colonialiste et impérialiste nos malheurs. En effet, à peine y trouve-t-on le Lycée français accusé de reproduire, dans ses limites, des inégalités sociales propres à une société profondément injuste. Bien plus, on dira encore que ledit lycée ne ferait que reproduire les inégalités sociales propres à toute société qui se reproduit par l’éducation. En effet, comme l’ont depuis longtemps montré Bourdieu & Passeron, la culture a ses héritiers, c’est-à-dire des gens qui sont prédisposés à réussir dans les études, et donc dans la société, simplement parce qu’ils sont favorisés par la culture.

Que ce « paradoxe gabonais » ait été dénoncé par les observateurs extérieurs n’enlève rien au mérite de l’auteur qui est paradoxalement dans son propre paradoxe. Celui-ci consiste à inviter à la culture au moment où tout le monde ou presque se laisse endormir par l’inculture ou le manque de culture ambiant. Autrement dit, son paradoxe ou son étrangeté, qui fait son mérite, con




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